Par Elsa Girard-Basset | Journaliste web
Ils faisaient partie des figures incontournables de la France des années 1960 et 1970, chacun dans un registre bien distinct. Pourtant, une collaboration qui se voulait généreuse a viré à l’affrontement entre Claude François et Lino Ventura. Une histoire longtemps restée discrète, marquée par un sentiment de trahison et une colère noire. Au point de frôler l’irréparable.
Chacun dans leur univers, Claude François et Lino Ventura occupaient une place à part dans le paysage culturel français. Le premier, star absolue de la chanson populaire, enchaînait les succès et les tournées triomphales. Le second, figure très respectée du cinéma français, incarnait une droiture et une exigence morale rares. Lorsque leurs chemins se sont croisés au début des années 1970, personne n’imaginait que cette relation cordiale finirait dans une telle explosion de colère.
Pour comprendre l’origine de cette rupture brutale, il faut remonter à une initiative qui, sur le papier, semblait irréprochable. En pleine préparation d’une grande tournée, Claude François propose alors à Lino Ventura d’associer la première date de son spectacle à une cause qui tient profondément à cœur à l’acteur : Perce-Neige, l’association qu’il a fondée pour soutenir les personnes handicapées, en écho à la situation de sa propre fille.
Dans les colonnes de Téléstar, Yanou Collart, attachée de presse historique de Lino Ventura, a livré un récit précis de cette soirée qui a tout fait basculer :
« Claude François a contacté Lino pour lui proposer de faire sa première au Palais des sports au profit de Perce-Neige. Lino est arrivé chez moi terriblement ému parce que ce n’était pas tous les jours qu’on lui faisait une proposition comme celle-là. »
L’émotion laisse pourtant rapidement place à l’incompréhension, puis à la fureur. Toujours selon Yanou Collart, quelques semaines plus tard, un dîner est organisé dans un célèbre restaurant parisien :
« Quelques semaines plus tard, Claude nous invite à dîner chez Castel. Quand Lino a lu le chèque, il a cru à une erreur car le montant était complètement ridicule. »
Le chèque remis par Claude François était en réalité calculé « tous frais déduits », réduisant considérablement la somme destinée à l’association Perce-Neige. Une manœuvre vécue comme une trahison par Lino Ventura, dont l’intégrité ne supportait aucun compromis lorsqu’il s’agissait de solidarité. La réaction de l’acteur ne se fait pas attendre. Toujours dans ce même témoignage, Yanou Collart relate la scène devenue légendaire :
« Il a soulevé Claude et lui a dit : « Tire-toi, sinon je te tue ! » »
Après cet épisode d’une rare violence, toute tentative de réconciliation devient impossible. Les deux hommes ne se reparleront plus jamais. En 1978, pourtant, ils se croisent à nouveau par hasard dans un restaurant parisien. Fidèle à sa rancune, Lino Ventura refuse de passer devant le chanteur et quitte l’établissement par les cuisines. En sortant, il lâche à sa confidente une phrase lourde de sens :
« Tu verras, un jour, il paiera. »
Ironie tragique du destin, quelques jours plus tard, Claude François meurt accidentellement, électrocuté à son domicile parisien. Malgré sa colère et sa blessure profonde, Lino Ventura reste bouleversé par la nouvelle, comme l’a confié Yanou Collart, rapportant ces mots de l’acteur :
« C’est atroce, je ne lui souhaitais pas ça… »
Attaché à des valeurs de loyauté et de respect absolu, Lino Ventura n’a jamais pardonné ce qu’il considérait comme un coup de Trafalgar impardonnable. Cet épisode, aussi violent que révélateur, rappelle à quel point l’homme derrière l’acteur refusait toute compromission, même face aux plus grandes stars de son époque.
