WNBA – Breanna Stewart abusée sexuellement quand elle était enfant

Depuis le début de l’affaire Weinstein, la parole se libère. « Moi aussi », tel est le nom du texte publié aujourd’hui par Breanna Stewart sur le site The Player Tribune.

Son récit fait suite au mouvement #MeToo qui a débuté ces derniers jours sur les réseaux sociaux. Dans ce texte très bouleversant, elle déclare que les abus ont commencé quand elle avait 9 ans et ont continué pendant deux ans. Après deux années de souffrances, elle en a parlé à ses parents. La justice a fait son travail mais rien ne pourra effacer ce traumatisme. La n°1 du premier tour de Draft 2016 et l’une des joueuses de basketball universitaire les plus décorées de l’histoire. Elle a déclaré que le basketball avait été son refuge pendant ces années d’abus.

Breanna Stewart des Seattle Storm ne donne pas le nom de cet homme qui l’a abusé pendant 2 ans, mais le décrit.

Souviens-toi de ce qu’il sentait. La cigarette et la crasse. Un peu le métal, aussi. Il était ouvrier du bâtiment et il fumait. Vous ne pouvez pas vraiment laver ces odeurs.

Voici le témoignage intégral de Breanna Stewart :

« Il habitait dans l’une des maisons où je dormais le plus. Il y avait un grand canapé dans le salon et une petite causeuse (petit canapé où deux personnes peuvent prendre place) sous une fenêtre qui donnait sur la pelouse.

Je restais tard, regardant la télé sur le canapé après que tout le monde se soit endormi. C’est aussi là où je dormais, pusqu’il n’y avait pas un lit d’invité ou une chambre d’ami. Je zappais les chaînes de télévision, éveillée, sous une grande couverture. Je n’étais pas toujours seule. Parfois, il y avait quelqu’un d’autre endormi sur la causeuse. Mais j’étais toujours la seule éveillée quand cela arrivait.

J’entendais ses pas descendre les escaliers. Il s’asseyait à côté de moi, faisant semblant de regarder la télé. Parfois, il ne montait pas pour dormir et attendait simplement sur le canapé. Je savais ce qui allait arriver.

Je ne sais pas comment aborder cette partie. J’en ai pas parlé à beaucoup de gens. Je ne suis pas la personne la plus vulnérable, je ne parle pas beaucoup de mes sentiments, alors je suis mal à l’aise. J’ai été molestée pendant deux années.

La télé scintillait et tout était calme. « C’est O.K. », disait-il. Il me touchait et essayait que je le touche. Parfois j’essayais de retirer mon bras, mais je n’étais pas aussi forte que lui. J’étais juste une gamine. Il y avait toujours cette odeur de cigarettes et de crasse.

Je ne faisais aucun bruit. Personne d’autre ne savait que cela se passait.

Vous connaissez ces rêves où vous essayez de courir mais votre corps ne bouge pas ? C’était moi : paralysée, silencieuse.

Parfois, je me demandais ce qui se passerait si je criais.

Ou si quelqu’un venait juste de se réveiller ?

Cela n’arrivait pas toujours la nuit. Parfois, je rentrais de l’école et cela se passait en plein jour.

Il trouvait toujours un moyen d’être près de moi en public. C’était subtil, il était assis à côté de moi à une table, où, quand personne ne regardait, il essayait de me toucher les fesses.

Mais la nuit…

J’attendais que les marches grincent. Qu’il soit là, assis à côté de moi sur le canapé, attendant à la lumière de la télé.

Je ne pouvais pas dormir. J’étais toujours sur mes gardes.

À ce moment-là, je jouais au basketball depuis seulement deux ans. Mes parents m’avaient mis dans le sport juste pour me tenir occupée. J’étais une enfant avec beaucoup de temps libre et n’avais rien à faire. Je voulais jouer. Le basketball était devenu une sorte de zone de sécurité pour moi. Mais aucun endroit était complètement sûr.

Je savais ce qui allait se passer quand j’allais dans cette maison. Mais comment dites-vous à vos parents que vous ne voulez pas y aller, jamais, sans expliquer pourquoi ? J’avais l’impression de ne pouvoir le dire à personne.

Quand rien ne se passait, je me disais : merci.

Mais même dans mon propre lit, j’étais nerveuse. Cela me hantait.

J’étais si jeune. Même à cet âge, je savais que ce qui se passait était mal. C’était mal. Mais c’était aussi confus.

Je me souviens, vers la classe de cinquième, d’avoir le béguin pour un garçon de mon école. C’est à peu près l’âge où vous commencez à avoir des béguins. Mais chaque fois que je pensais à mon coup de coeur, je pensais aussi à cet autre gars. Je ne pouvais pas séparer ces deux choses. Tout ce que je voulais, c’était penser à ce garçon, mais tout ce que je pouvais faire, c’était penser à cet homme et à ce qu’il m’avait fait.

Pendant deux ans, la période pendant laquelle j’ai été molestée, je ne me suis jamais habituée à la nuit.

Il y a une fois dont je me souviens très bien.

J’avais 11 ans, et j’étais dans mon propre lit. Mes parents venaient de construire une nouvelle maison. J’étais réveillée vers 3 heures du matin. J’avais l’habitude d’être réveillée à ce moment-là.

Je suis allée dans la chambre de mes parents.

« Maman ? Maman, je dois te dire quelque chose. »

Elle s’est assise et a juste regardé mon visage. Je l’ai amenée dans ma chambre. Je me suis allongée sur mon lit alors qu’elle était assise sur son bord.

J’ai montré du doigt mes parties intimes, et j’ai dit : « Maman, il m’a touché là. »

Quand je lui ai dit, j’ai tiré la couverture sur ma tête. J’avais encore peur.

Elle a réveillé mon père.

C’est là que les détails deviennent difficiles pour moi. Il y a des moments dont je ne me souviens pas. J’ai entendu dire que c’était normal. Avec le traumatisme, votre esprit remplace les souvenirs avec des espaces vides. Comme un Ctrl + Alt + Suppr pour tout ce qui fait trop mal.

J’ai tellement de trous noirs dans mon cerveau. Les souvenirs sont aspirés et ne reviennent jamais. Il doit y avoir des morceaux de moi qui flottent dans l’éther, des morceaux qui m’ont été volés. Des pièces oubliées.

Je me souviens que mes parents ont appelé la police et que toute ma famille était chez moi au moment où le soleil s’est levé.

Ensuite, espace vide.

Je sais que je suis allé au poste de police et j’ai fait une déclaration. Je ne me souviens de rien du tout.

La dernière chose dont je me souvienne de ce jour est la maison de ma grand-mère. Nous ne sommes pas rentrés à la maison après notre départ du poste de police. Ma famille s’est réunie chez ma grand-mère ce soir-là. Elle était comme une sorte de ciment pour notre famille : toujours en train de cuisiner et de nous recevoir. Elle n’a pas cuisiné ce jour là, cependant. Nous avons commandé une pizza. Pendant le dîner, les policiers sont venus à la maison pour nous dire qu’il avait été arrêté. Mon père m’a dit plus tard que le gars avait tout avoué à la police.

Je ne me souviens pas de ce que je ressentais. Un autre espace vide.

J’avais pratiqué le basketball cette nuit-là. Je suis allé voir mon père et lui ai dit que je voulais toujours y aller. Il ne pouvait pas le croire. Avec tout ce que j’avais traversé, la seule chose que je voulais faire était d’aller jouer au basket.
À certains égards, je suis restée la même fille de 11 ans qui voulait juste aller à l’entraînement. Je n’ai jamais été en thérapie. Je ne voulais pas en parler. Je ne voulais pas le revivre.  C’est quelque chose que j’ai essayé d’éloigner le plus possible de moi. Mais cela ne marche que jusqu’à un certain point.

J’ai pleuré. Je pleure encore après l’avoir dit à quelqu’un qui m’est important. Parler de ce que j’ai vécu, expliquer tout ça, ça m’énerve. Je suis forcé de le revivre.  Ce n’était pas juste un horrible cauchemar. Ce n’était pas une autre vie que j’ai vécue à un autre moment.

Je suis en colère car il a profité de moi quand je n’étais qu’une enfant. Je ne pourrai jamais récupérer cette période. Et les souvenirs que j’en ai encore, je ne serai jamais capable de les effacer. Parfois, je souhaite avoir un peu plus de trous noirs.

Même si je joue devant des milliers de personnes ou si je parle tout le temps à des journalistes, j’ai des moments de silence tous les jours que personne ne voit. C’est souvent quand j’y pense. Je peux être entourée de mes coéquipiers, ou de mes amis, ou de parfaits inconnus, vivre la vie comme je le fais normalement, et ces souvenirs viennent me frapper comme la foudre.

Je me demande combien de fois ce que j’ai vécu a été un catalyseur pour ce que je suis ou ce que je fais maintenant. Même après qu’il ait été arrêté, et que le processus légal ait pris le dessus, je ne sais toujours pas vraiment comment appeler ce qu’il m’a fait. Je suis mal à l’aise de le nommer.

Je ne lui pardonnerai jamais.

Mais je n’ai pas honte.

Chaque fois que je le dis à quelqu’un, je me sens un peu plus légère. J’aimerais que ce soit aussi simple que de dire que c’est juste quelque chose qui m’est arrivé. Mais je ne sais pas pourquoi c’est arrivé. Je ne sais pas pourquoi cela arrive. Ou pourquoi les abus sexuels continuent d’arriver.

Je sais que je suis en train de faire quelque chose qui ne me ressemble pas en écrivant cela. En fait, c’est l’une des choses les plus difficiles que j’ai jamais faites et que je ferai jamais. Mais je lisais récemment le témoignage de McKayla Maroney sur les abus sexuels, l’une des histoires poignantes que la campagne #MeToo a inspiré, et je me sentais… moins seule.

Nos expériences sont différentes. La manière dont nous réagissons est différente. Mais nos voix comptent.

J’ai aussi pensé à ce que mon père m’a dit plus d’une fois:

« Ce n’est pas un petit secret sale. Quand tu es à l’aise avec ça, et quand tu es ouverte à ce sujet, tu peux sauver la vie de quelqu’un »

C’est pourquoi j’écris ceci. C’est plus fort que moi.

Je suis encore en train de travailler sur ce qui vient après, maintenant que j’ai raconté mon histoire. En ce qui concerne le partage, je sais que peu importe à quel point je me sens mal à l’aise en tant que survivant public, j’assume maintenant une certaine responsabilité. Je vais donc commencer par dire ceci : si vous êtes victime d’abus, parlez-en à quelqu’un. Si cette personne ne vous croit pas, parlez-en à quelqu’un d’autre. Un parent, un membre de la famille, un enseignant, un entraîneur, le parent d’un ami. L’aide est là.

Une partie de la raison pour laquelle j’ai attendu si longtemps pour en parler à tant de gens, même ceux qui sont très proches de moi, est que je ne veux pas être définie par cela plus que par le basketball. Les deux choses font partie de moi, de qui je suis. Nous sommes tous un peu plus compliqués que ce que nous pourrions le croire.

Et je peux enfin dormir. »

 

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