Par Elsa Girard-Basset | Journaliste web
Quarante ans après sa disparition, Daniel Balavoine demeure l’une des figures les plus marquantes de la chanson française. Au-delà de ses succès et de ses prises de position, l’artiste a laissé le souvenir d’un homme au caractère bien trempé, peu enclin à se plier aux règles du milieu. Certaines anecdotes racontées par ses proches illustrent parfaitement cette personnalité hors norme. L’une d’elles met en scène un face-à-face aussi inattendu que mémorable avec une légende de l’industrie musicale.
Figure incontournable de la chanson française des années 1970 et 1980, Daniel Balavoine a construit sa carrière à contre-courant. Avant de devenir l’interprète du Chanteur ou de Tous les cris les SOS, le musicien a dû convaincre un milieu qui ne croyait pas forcément en lui. Parmi les sceptiques figurait notamment Eddie Barclay, producteur emblématique dont l’influence sur l’industrie musicale française était alors immense. Pourtant, le chanteur n’a jamais renoncé à ses convictions ni à son indépendance artistique.
Dans un entretien accordé à Paris Match, Guy Balavoine est revenu sur les débuts de cette aventure musicale vécue aux côtés de son frère. Il racontait notamment comment ils avaient fait leurs premiers pas dans le métier en multipliant les expériences comme choristes. Il expliquait ainsi :
« Je suis parti à Paris en 1967 pour commencer à travailler, il m’a rejoint en 1972, et c’est à ce moment-là que nous avons décidé de devenir choristes avec Daniel. On avait la même tessiture de voix, trois octaves et demie chacun. Rapidement, nous avons participé à des séances d’enregistrement où l’on faisait à la fois les voix de garçons et les voix de filles. C’est comme cela que Claude-Michel Schönberg nous a engagés dans son spectacle sur la Révolution française. »
À cette époque, rien ne garantissait encore le succès du futur chanteur. Selon son frère, Eddie Barclay ne croyait guère à son potentiel et se montrait particulièrement réservé quant à son avenir artistique :
« Cet idiot d’Eddie Barclay ne croyait pas en nous… Celui qui a vraiment mis le pied à l’étrier à Daniel est Patrick Juvet. Il nous avait engagés pour faire les chœurs de son concert à l’Olympia, mais je n’avais pas pu me libérer. Daniel l’a fait seul. Juvet a tellement adoré sa voix qu’il lui a proposé de chanter sa chanson Couleur d’automne sur son album. On est en 1974 et Barclay finit par proposer un contrat à Daniel, qui répond : ‘OK, mais c’est pour trois albums, avec mes chansons, mes musiciens et des royalties plus élevées que les autres’. Barclay accepte. »
Mais même après la signature de ce contrat, les relations entre le producteur et le chanteur demeuraient parfois tendues. Daniel Balavoine refusait catégoriquement de modifier son univers pour répondre aux attentes commerciales de sa maison de disques :
« Quand Eddie Barclay a vu que ça ne marchait pas, il est venu le trouver, une coupe de champagne à la main : ‘Il faut que tu fasses du commercial’. Daniel l’a regardé : ‘D’abord, je fais ce que je peux, ensuite, je fais ce que je veux’. Barclay l’a dévisagé : ‘Petit con ! Si un jour tu réussis, ce qui m’étonnerait, je te taille une pipe’. Pour ‘Le chanteur’, on avait presque fini le disque en studio, on avait une musique pour une dernière chanson, mais pas de texte. Le soir, on va dîner dans un petit resto sans Daniel. Quand on l’a retrouvé au studio, il avait écrit le texte… »
L’histoire finira pourtant par donner raison à Daniel Balavoine. Grâce au succès du Chanteur, puis à l’accueil triomphal de ses concerts, l’artiste s’impose progressivement comme l’une des nouvelles stars de la scène française. Et lorsque le destin remet Eddie Barclay sur sa route, le chanteur décide de lui rappeler leur ancien échange d’une manière particulièrement audacieuse. Dans le même entretien, Guy Balavoine se souvenait de cette scène devenue légendaire :
« J’étais dans les loges. Je revois encore Eddie Barclay venir saluer Daniel après sa première à l’Olympia. Il était en peignoir. Quand le vieux s’est pointé, il a ouvert le peignoir : ‘Vous pouvez y aller, Eddie’. C’était gonflé. »
À travers cette anecdote, c’est toute la personnalité de Daniel Balavoine qui réapparaît. Un artiste libre, provocateur à ses heures, mais surtout déterminé à ne jamais se laisser dicter sa conduite. Une indépendance farouche qui a largement contribué à forger sa légende et qui continue, des décennies plus tard, à fasciner les admirateurs du chanteur.
