NBA – Amitié, respect, loyauté : Bird et Magic, pour l’éternité

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On pourrait parler de leur innombrables bagues de champion et de leur palmarès phénoménal. On pourrait évoquer leurs mythiques moments clutch qui en ont fait des icônes. On pourrait, bien évidemment, les remercier d’avoir sauvé une NBA promise à sa perte sans eux. Mais au delà de tout, Larry Bird et Magic Johnson sont liés par une histoire humaine d’une rare puissance. L’une des plus fascinantes de l’histoire de cette ligue.

 

Février 1993. Il n’y a pas de match à Boston ce soir-là, mais le Garden affiche comble. Une cérémonie est organisée en l’hommage de Larry Bird, qui a tiré sa révérence à l’issue de la saison précédente. Parmi la ribambelle de prestigieux invités, l’un tient une place à part dans le cœur du triple MVP : Magic Johnson. Lui aussi à la retraite, il a traversé le pays pour rendre un dernier hommage à son rival. Au milieu d’un discours génial dont il est coutumier, l’ancien chef de file des Lakers devient tout à coup sérieux et s’adresse à son frère d’armes :

Tu m’as menti, Larry. Un jour, tu m’as dit qu’il y aurait un autre Larry Bird. Mais Larry… Il n’y aura jamais, jamais un autre Larry Bird

Les deux hommes tombent dans les bras l’un de l’autre sous les ovations du Garden. La sublime conclusion d’une histoire à laquelle pourtant rien ne prédestinait.

Enfance

Né à French Lick, bourgade reculée de l’Indiana, Larry Joe Bird est un jeune garçon taiseux et solitaire. Discret et timide, il trouve refuge dans le basket et en fait l’objet de sa vie. Chaque soir, après les cours, il s’entraine inlassablement sur le panier que son père a cloué au-dessus de la grange. Il ne le sait évidemment pas, mais au même moment, à 400 kilomètres plus au nord, un garçon à l’éclatant sourire fait de même. Il s’appelle Earvin, le monde entier le connaitra bientôt sous le nom de Magic. Originaire de Lansing dans le Michigan, le futur joueur de Los Angeles a dès son plus jeune âge une personnalité flamboyante. Il aime l’attention. Mieux que ça, il l’attire.

Le contexte dans lequel Bird et Johnson grandissent est si opposé qu’il en est presque caricatural. Magic vit dans un quartier noir, Larry dans une campagne blanche, de surcroit dans l’Indiana, fief du Ku-Klux-Klan. Le contexte social des années 60 est encore particulièrement tendu, entre avancées sociales majeures et méfiance entre les communautés. Bird, pourtant, n’en a que faire. « Il ne voit pas la couleur de peau », dira t-on de lui. Sans le savoir, les deux futures stars ont un point commun majeur : leur éducation. Chacun élevé dans une famille nombreuse, ils ont vu leurs parents travailler sans relâche pour mettre de la nourriture sur la table, et en ont gardé une incroyable rigueur. Les parents de Magic font fréquemment des double-journées, et si la mère de Bird est au foyer, son père est un acharné de travail. En 1975, alors que Larry a 18 ans, son père, qui était aussi son meilleur ami, se suicide d’une balle dans la tête. Comme toujours, Bird encaisse en silence. Il restera profondément marqué.

Rencontre et NCAA

Après avoir tout écrasé sur leur passage respectif au collège et au lycée, Bird et Magic passent à l’université – Indiana State pour le premier, Michigan pour le second. Alors qu’ils s’affirment comme deux des meilleurs joueurs du pays, ils sont convoqués pour un tournoi avec Team USA. Les deux hommes s’impressionnent mutuellement, mais ne deviennent pas amis pour autant. Ils ne se parlent quasiment pas, en grande partie à cause du caractère réservé de Bird.

De retour à leurs affaires respectives, Larry et Magic font des prouesses. Au printemps 1979, avant le grand saut pour la NBA, ils s’affrontent en finale du championnat NCAA. Le pays entier se passionne pour le match entre le blanc timide et le noir flamboyant. 40 millions de personnes (!) sont rivées à leur écran dans ce qui reste à ce jour la rencontre universitaire la plus regardée de l’histoire. Magic prend le meilleur sur Bird (« la défaite la plus dure de ma vie », souffle l’ancien d’Indiana State). Les deux hommes sont des stars. La NBA les attend.

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Rivalité et animosité

Il est vain de lutter contre le destin. Tout comme il était écrit que Larry Bird et Magic Johnson se retrouveraient en finale du tournoi NCAA, il était écrit qu’ils atterriraient en NBA chacun dans une des deux franchises les plus illustres de l’histoire. En cette fin de décennie, la ligue est en grand danger. Les histoires de drogue et de violence pourrissent son image, les stars se font très rares, et le jeu en lui-même abuse d’isolation et d’égoïsme. Les matchs de finale sont même diffusés en différé tant l’intérêt est faible. Impensable aujourd’hui. C’est dans ce contexte délicat que nos deux génies débutent leur carrière. L’impact est immédiat. Bird, élu rookie de l’année, fait passer les Celtics d’un bilan de 29-53 à 61-21. Magic, lui, est champion NBA et MVP des finales après une performance monstrueuse où il remplace Kareem Abdul-Jabbar blessé au poste de pivot. A eux deux, les gamins viennent de poser les bases de ce qui va ressusciter la ligue : des passes, du show, de l’intelligence, du talent. De quoi fêter ça ensemble ? Pas vraiment.

Johnson, fidèle à lui-même, a toujours voulu être ami avec Bird, et cela même après le premier échec du temps de Team USA. En 1979, en marge du Final Four, il avait à nouveau tenté d’être en bons termes avec son rival, sans succès. Alors la saison rookie venue, après une faute un peu appuyée de Bird lors d’un match entre L.A et Boston, Magic laisse tomber. Puisque Larry le déteste, il va le détester aussi. Avec du recul, cette animosité a aussi été amplifiée par les médias, avides de perpétuer l’histoire parfaite qu’ils tenaient entre les mains. Pour Bird, encore hanté par l’échec en NCAA, ce n’est rien de personnel : « C’est mon rival principal, je ne veux rien avoir à voir avec lui, c’est tout ».

Jusqu’au milieu des années 80, les deux hommes vont donc au mieux s’ignorer, au pire se détester. En 1984, l’affrontement que le pays entier attend arrive. Celtics contre Lakers. Bird contre Magic. Boston gagne les finales, et Larry Legend signe sa revanche sur 1979. L’année suivante, en 1985, même affiche, mais résultat différent : Johnson et les Angelinos récupèrent le trophée. La NBA redevient un phénomène, et partout dans le pays, les Américains doivent faire un choix crucial : Bird ou Magic ? White America ou Black America ? Basket à la dure façon Celtics ou showtime à la sauce L.A ? Pendant que les opinions font rage aux quatre coins des Etats-Unis, en coulisses, un évènement va tout changer…

Respect mutuel et amitié

Durant l’été, Converse réussit à convaincre – non sans mal – Magic et Bird de tourner une publicité ensemble. Larry Legend n’est pas prêt à traverser le pays pour ça : « Vous voulez tourner une pub ? Alors venez chez moi ». Et c’est ainsi que le flamboyant Magic Johnson, star d’Hollywood, débarque au fin fond de French Lick. Les premiers rushs sont tournés, et entre les différentes prises, toutes les tensions des années précédentes s’évacuent et laissent place au dialogue, aux sourires, et même aux rires. A l’heure de la pause déjeuner, le Laker s’apprête à regagner sa loge. Bird l’apostrophe : « Attends. Viens manger à l’intérieur, ma mère a préparé quelque chose ».

La famille Bird et Magic s’entendent immédiatement. « Mes frères et ma mère pensaient tout le bien du monde de lui », raconte Bird. « Sa mère était d’une telle gentillesse, je croyais voir la mienne », renchérit Magic. Pour les plus anglophones d’entre vous, on vous conseille cette délicieuse séquence à propos de la fameuse journée où Larry et Earvin ont déposé les armes.

Retour aux parquets. En 1986, Boston gagne le titre face à Houston. Au sommet de son art, Bird conclut la série sur un triple-double quasi-parfait. Mais ce titre n’a pas la saveur de ceux glanés face à Magic. Plus que jamais, les deux hommes sont obsédés par leur rival. Chaque matin, Bird regarde la feuille de stats des Lakers dès son réveil. De son côté, Johnson prolonge souvent ses séances d’entrainement à cause de Larry Legend : « Si je faisais 600 tirs, je me disais que Larry avait dû en faire 700 de son côté, alors j’en faisais 100 de plus ».

En 1987, c’est le dernier affrontement entre Bird et Magic en finale. Johnson prend le dessus. Ils finiront leur carrière avec l’espoir de se croiser une dernière fois sur la plus belle scène. En vain.

Le drame et l’éternité

7 novembre 1991. Les deux icones sont au crépuscule de leur carrière respective. Pour Magic, elle va même brutalement prendre fin. Contaminé par le virus du SIDA, alors perçu comme une mort certaine à court terme, Johnson doit raccrocher les sneakers. A l’autre bout du pays, Larry Bird est au fond du trou. Il compare son sentiment à celui ressenti lors de la mort de son père, et avoue avec du recul ne pas avoir eu envie de jouer ce soir-là pour la première fois de sa vie. Pourtant, Bird foule les parquets. Pendant un temps-mort, il fond en larmes. Et parce que le basket parle toujours mieux que ses mots, Larry Legend envoie une passe « à la Magic » à un coéquipier. « Sa manière de dire au revoir », explique une journaliste après-coup.

A cette période, beaucoup de personnes s’éloignent de Johnson. Pas Bird. Au contraire. Larry Legend passe un coup de fil à son rival de toujours pour prendre de ses nouvelles. De chaque côté du téléphone, il devient difficile de parler. Magic est bouleversé. Sa réaction et ses larmes en disent long.

De son côté, et dans une symétrie finalement pas surprenante, Bird est aussi sur la fin. Miné par les blessures, et sans la perspective de croiser à nouveau Magic sur les terrains, il met un terme à sa carrière à l’issue de la saison. Les deux hommes s’offrent un baroud d’honneur en faisant partie de la Dream Team de 1992, après que Johnson y ait été autorisé médicalement. Par respect, Michael Jordan décline le capitanat, qui revient donc conjointement à Bird et Magic. Une dernière expérience avec Team USA, comme 14 ans auparavant, pour boucler la boucle. Un tournoi survolé et une médaille d’or plus tard, les deux hommes sont émus sur le podium. Magic pense à son parcours depuis l’annonce de sa séropositivité, et Bird à son père, dont il sait la fierté qu’il aurait éprouvé à voir son fils porter son pays au sommet. Et puis, il y a la retraite. Cette fois, c’est terminé. En apothéose, sur une médaille d’or, à l’image de la carrière de ces deux monstres sacrés.

Il est difficile de mettre en mots la puissance de la relation entre Bird et Magic, et son impact sur le basket comme sur la société américaine. A ce titre, nous conseillons fortement à tous ceux à qui cette lecture a plu de regarder le documentaire Courtship of Rivals sur les deux hommes, qui est un véritable chef-d’œuvre. Quant à nous, plutôt qu’un nouveau paragraphe, on se contentera de deux petits mots pour messieurs Bird et Johnson : merci, et respect.

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