On connait généralement Charles Barkley pour deux choses : soit pour son tempérament hargneux et son incroyable talent sur le terrain, soit pour le boute-en-train à la langue bien pendue qui sévit sur les plateaux télé. Un Charles Barkley que l’on ne connaissait pas, en revanche, incroyablement touchant, a été révélé courant décembre 2018 grâce à une lettre d’une certaine Shirley Wang. Elle y raconte l’amitié forte entre son père et Barkley. Nous vous l’avons traduite.


« Quand la mère de Charles Barkley est décédée en juin 2015, sa ville natale de Leeds dans l’Alabama est venue toute entière se recueillir lors de l’enterrement. Mais il y avait aussi un invité inattendu.

Les amis de Barkley ne pouvaient pas vraiment le « classer ». Ce n’était pas un basketteur, il n’était pas du monde du sport, et il ne venait pas de Leeds. Voilà ce que moi je peux vous dire sur lui : il portait un polo bariolé rentré dans son short. Il adorait les promotions au supermarché, il prenait les transports en commun chaque matin et c’était un fabricant de litière pour chat à Muscatine, dans l’Iowa. En gros, c’était le père de famille de monsieur tout-le-monde. Plus précisément, c’était mon père.

« Tu sais, c’était une période très difficile pour moi », Barkley m’a dit récemment. « Et d’un coup, il arrive. Tout le monde me disait : « C’est qui l’asiatique là-bas ? ». J’ai commencé à rigoler. J’ai dit : « C’est mon gars, Lin ». Ils m’ont dit : « Comment tu le connais ? ». Je leur ai répondu : « C’est une longue histoire… »

Cette longue histoire a commencé il y a quatre ans.

« Tu sais, Barkley a une grosse personnalité », mon père, Lin Wang, me disait l’année dernière. Mon père m’a dit qu’il connaissait Barkley bien avant de le rencontrer. « C’est un des 50 meilleurs joueurs de l’histoire de la NBA. Pendant plusieurs années, c’était le numéro 2 derrière Michael Jordan ».

Chaque fois que nous étions à des dîners, mon père parlait de son ami Charles Barkley. La première fois qu’il en a parlé, je n’ai pas fait semblant de le connaitre. Le basket n’a jamais été mon truc. En bonne millenial, j’ai cherché Charles Barkley sur Google. Il avait l’air célèbre, et clairement pas le genre à être ami avec mon père. 

Il y a deux ans, j’ai demandé à mon père si je pouvais voir leurs SMS. Mon père m’a tendu son téléphone. Leurs messages étaient surtout des messages de mon père. Je lui ai dit que cette conversation avait l’air de n’aller que dans un sens, et je lui ai rendu le téléphone. Plus j’en parlais aux gens autour de moi, plus je me disais que soit mon père était l’un des fans de basket les plus chanceux de l’histoire, soit que c’était une immense blague.

Mais non. L’amitié était réelle.

« C’était le truc le plus banal qui soit », Barkley se souvient en rigolant. J’étais à Sacramento pour un événement de charité ».

« J’étais en voyage d’affaires », m’avait dit mon père. « J’étais à l’hôtel, et vers l’accueil, j’ai vu Charles Barkley. Alors je suis allé dire bonjour et prendre une photo avec lui ».

« J’étais à côté du bar », raconte Barkley. « Et ton père et moi étions les deux seules personnes. Alors on s’est assis et on a commencé à parler ».

« C’est un super gars », disait mon père.

« Et puis on a eu faim, on est allés dîner », dit Barkley. « Ça s’est transformé en dîner de 2 heures. Puis on est retournés au bar et on a parlé 2 heures de plus ».

Mon père et Barkley se sont revus au bar le soir suivant. Et le soir d’après. A la fin de la troisième soirée :

« J’ai dit à Barkley que j’avais passé de bons moments avec lui. Il m’a dit la même chose, et il m’a laissé son numéro de téléphone. Il m’a dit : « Quand tu es à Atlanta, New York ou Phoenix, contacte-moi. Si je suis dans le coin, on passera du bon temps ensemble ».

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Durant les années qui ont suivi, chaque fois que mon père était dans ces villes, il écrivait à Barkley, et ils allaient boire un coup.

« C’était juste super sympa », dit Barkley. « Mes amis, Shaq, Ernie, Kenny… Ils adoraient le voir ».

Ils mangeaient ensemble. Ils passaient du temps sur le plateau d’Inside The NBA. Ils regardaient des matchs de basket. Je suis à peu près sûre qu’ils faisaient la fête aussi, mais je n’en sais pas trop à ce sujet.

« Ton père est une des personnes les plus joviales que j’ai vues de ma vie », Barkley m’a dit. « Je ne dis pas ça à la légère. Réfléchis : c’est super sympa d’être avec ses amis, tu vois ? Je n’ai pas tant d’amis que ça avec qui je veux traîner, pour être honnête. Bien sûr, je connais beaucoup de monde, mais les amis, c’est autre chose ».

De retour à la maison, les collègues de mon père rigolaient de Barkley en permanence. Çà ne gênait pas mon père qu’ils ne le croient pas. Je lui ai demandé pourquoi lui, parmi toutes les personnes sur terre, était devenu ami avec Charles Barkley.

« On a eu de bonnes conversations. On a le même point de vue sur beaucoup de choses. Tu sais, il a grandi dans les années 70 en Alabama. Son père a quitté sa mère et lui quand il était petit. Il a grandi avec sa grand-mère et sa mère. Et elles devaient nettoyer les maisons des autres pour gagner leur vie. Il a eu une vie difficile, mais il est respecté professionnellement. Et c’est son histoire ».

Mon père s’est installé dans l’Iowa en provenance de Chine dans les années 90. Il trouvait que Barkley et lui avaient connu des expériences similaires. « Moi, en tant qu’asiatique aux USA, je me suis toujours dit que tant que je travaillais bien, les gens me respecteraient ».

Barkley et mon père ont tous les deux travaillé dur. Si dur qu’ils pensaient que la couleur de leur peau n’importait pas. Mon père était aussi connu pour parfois baratiner un peu. Je suis sûre que les fans de basket diraient pareil de Barkley.

En juin 2015, quand mon père a appris le décès de la mère de Barkley, il a regardé les informations sur l’enterrement et a sauté dans un avion pour Leeds. « Ce n’est pas facile de se rendre là-bas », explique Barkley. « Je viens d’une toute petite ville ».

Et mon père est venu pour son ami. Après, il est allé dîner avec Barkley et sa famille. « Que ton père prenne le temps de venir à l’enterrement a signifié beaucoup pour moi », m’a dit Barkley.

Puis en mai 2016, on a diagnostiqué un cancer à mon père. Il avait des tumeurs dans le cœur. Je ne suis pas allée à l’école cet automne-là. Je regardais des films avec mon père. Des jours ont passé. Des mois. Puis deux ans. Mon père n’a jamais dit à Barkley qu’il était malade.

« Je l’ai appelé et je l’ai engueulé quand j’ai appris », se souvient Barkley. « J’étais genre : « Mec, on est potes. Tu peux me dire. Tu ne m’embêtes pas ! »

Ce que Barkley ne savait pas, c’est que mon père le regardait presque tous les soirs sur TNT. Et pendant qu’il se reposait et guérissait, mon père rigolait avec Barkley. Il était sa compagnie.

Juin 2018. Finales NBA. Warriors vs Cavaliers. Mon père était en soins palliatifs à l’hôpital. Il adorait les Warriors. Je suis venue le voir et je lui ai lu la rubrique sports.

Il n’avait pas pu voir l’erreur de J.R. Smith dans le match 1. J’ai essayé de le faire rire en lui racontant comment Smith avait dribblé à l’opposé du panier car il pensait que son équipe avait gagné.

Mais c’était un dimanche après-midi, et mon père était fatigué. La lumière de l’été illuminait sa chambre. Puis le jour s’est couché, et le crépuscule est tombé. Quand ce fut terminé, j’ai pris le téléphone de mon père et ai envoyé un message à tous ses amis :

Bonjour, c’est Shirley. Mon père est décédé.

L’enterrement avait lieu le jour après les finales NBA. L’équipe préférée de mon père, les Warriors, avait gagné le titre la veille.

L’enterrement était dans la banlieue d’Iowa City, dans une maison vers les bois. Je parlais à une amie d’enfance quand, d’un coup, elle a paru estomaquée. Je me suis retournée. 

Et face à moi, dégoulinant de transpiration dans l’été moite de l’Iowa, deux têtes au-dessus de tout le monde avec ses presque 2 mètres, Charles Barkley était là. Tout le monde regardait, bouche bée, voyant cette célébrité mondiale que nous ne connaissions que via la télé, marcher dans l’allée, nous regarder et prendre sa respiration.

Plus tard, après l’enterrement, j’ai appelé Barkley et je lui ai demandé : « Pourquoi mon père ? Pourquoi est-ce qu’il t’importait tant ? Et puis, de quoi est-ce que vous parliez ? »

« Et bien, premièrement, clairement, c’était un fan. Mais je pense que la principale chose dont nous parlions, c’était de toi et ton frère. Je pense qu’il était plus que fier. Moi aussi, j’ai une fille, et je suis fier d’elle car c’est une bonne personne. Et ton père était fier de toi et de ton frère. Ecoute, tu es trop jeune pour comprendre ça maintenant, mais en tant qu’adulte, tout ce que tu veux c’est que tes enfants soient heureux. C’est pour ça que tu travailles. Pour tout donner à tes enfants dans la vie ».

Plus Charles Barkley et moi parlions, plus je réalisais à quel point lui et mon père étaient proches. Il connaissait tant de choses sur moi et ma vie, alors que c’était le première fois que nous parlions.

« Ça me laisse de super souvenirs et une grande joie de savoir que j’étais son ami. En entendant ce qu’en disaient les gens à l’enterrement, sur ce qu’il avait accompli et comment il essayait d’aider les autres, j’ai même regretté qu’il n’ait pas davantage parlé de lui avant ».

Avant de raccrocher, il avait une dernière chose à me dire :

« Hey, écoute. On garde le contact. S’il te plait, dis à ta mère que je passe le bonjour. Fais lui un gros bisou. Passe le bonjour à ton frère. Et écoute, continue à être toi-même. C’est ton moment maintenant. N’oublie pas ça, c’est le plus important ».

Je sais à quel point son amitié avec Charles Barkley était importante pour mon père. Je suis heureuse de pouvoir maintenant partager son histoire préférée ».

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A propos de l'auteur

Rédacteur en chef Parlons Basket & Parlons NBA. Chez RMC de temps à autres. Le sang-froid de Larry Bird, le mental d'Olivier Giroud.