Par Elsa Girard-Basset | Journaliste web
Après avoir consacré toute sa vie à la chanson, Serge Lama continue d’observer avec attention les évolutions de la société française. Loin de céder à la nostalgie, l’artiste préfère partager un regard sans détour sur son époque, quitte à aller à contre-courant. Une vision très critique qu’il a développée au fil de plusieurs entretiens, en évoquant aussi bien la culture que la liberté d’expression.
Figure majeure de la chanson française, Serge Lama a construit sa carrière autour de l’écriture et de l’interprétation de textes exigeants. L’interprète de « Je suis malade » a marqué plusieurs générations grâce à son attachement aux mots et à la scène. Désormais retiré des tournées, le chanteur de 83 ans continue pourtant de s’exprimer sur les transformations qu’il observe en France, estimant que son univers artistique a profondément changé au fil des années.
Pour l’ancien habitué des plus grandes salles françaises, cette évolution concerne d’abord la musique. Selon lui, les textes occupent désormais une place bien moins importante qu’autrefois, au point de modifier profondément l’identité de la chanson française.
Invité sur Europe 1 par Pascal Praud, Serge Lama dressait ce constat :
« Pour l’instant, la chanson française n’existe quasiment plus. Le texte n’existe plus. Les auteurs de chansons, maintenant, ils font une phrase, et après c’est n’importe quoi, pas grave ! Du moment que la musique va à peu près, ça fait le coup. »
Au-delà du seul univers musical, l’auteur-compositeur s’inquiétait également d’une évolution plus générale de la culture française. À ses yeux, la richesse de la langue et le goût des mots tendent progressivement à disparaître, au profit d’une approche qu’il juge beaucoup plus cloisonnée. Dans un entretien accordé au Figaro, il expliquait :
« La chanson vit des temps moroses depuis quelques années. Il y a du communautarisme culturel : chacun est dans son couloir. Je remarque aussi que l’on perd les mots. La culture française est en train de disparaître. On voit arriver des auteurs qui ne connaissent plus les mots et leur pouvoir qu’ils ont sur l’imagination ou sur le bonheur. »
Serge Lama estime également que le climat actuel ne favorise plus la liberté de création. Selon lui, les artistes hésitent davantage à s’exprimer, de peur d’être immédiatement critiqués ou pris pour cible :
« Cela ne me paraît pas facile de créer aujourd’hui. On ne peut plus rien dire. Il existe un climat anxiogène car quand on dit des choses, on est attaqué par 25 associations. On ne dit plus des évidences, on fait du ni-ni. Ce n’est pas dans ma nature de rentrer là-dedans. On ne peut pas freiner la plume à chaque virgule par peur de choquer. »
Cette réflexion s’appuie aussi sur sa propre expérience de la scène, qu’il considère comme le véritable juge du travail d’un artiste. Habitué à donner plusieurs centaines de concerts chaque année au sommet de sa carrière, Serge Lama reste convaincu que seule la confrontation avec le public permet de mesurer la valeur d’une chanson. Au cours du même entretien, il confiait ainsi :
« Ce dont on discutait dans les salons, c’était la qualité des textes qui n’était pas ce qu’on attendait. J’étais un chanteur de scène, j’écrivais pour interpréter ces chansons devant le public. La scène est un combat. Je menais ce combat 300 dates par an. Il fallait que mes chansons tiennent la route, c’est la bonne expression. »
L’artiste estime également que ce lien direct avec les spectateurs demeure irremplaçable. Pour lui, chaque représentation possédait une identité propre, obligeant le chanteur à réinventer son interprétation soir après soir :
« La scène c’est le plus important pour un artiste. C’est un moyen de s’exprimer et de réinterpréter des chansons que le public connaît par cœur. Sur scène, je me détachais des chansons de l’album. Tous les soirs il y avait une âme différente et il faut chanter en fonction de cette âme. »
À travers ces différentes prises de parole, Serge Lama livre un regard sans concession sur l’évolution de la France et de son paysage culturel. Fidèle à sa réputation d’homme de caractère, il continue de défendre une certaine idée de la chanson, de la langue et de la liberté d’expression, même si cela l’amène à tenir des propos qui ne laissent personne indifférent.
