Par Elsa Girard-Basset | Journaliste web
Disparu en 1986, Coluche demeure l’une des figures les plus marquantes de l’humour français. Son ton provocateur, son sens de la satire et sa liberté de parole ont fait de lui une véritable icône populaire. Si le public lui vouait une immense admiration, tous les artistes de son époque ne partageaient pourtant pas cet enthousiasme. L’un des plus grands noms de l’humour français portait d’ailleurs un regard particulièrement sévère sur son travail.
Figure incontournable de l’humour en France, Raymond Devos a construit sa carrière autour d’un univers fondé sur les jeux de mots, le langage et une écriture d’une grande précision. À l’opposé du registre adopté par Coluche, le maître de l’absurde défendait une autre manière de faire rire, davantage tournée vers la finesse des textes que vers la provocation. Deux visions de l’humour qui ont longtemps cohabité sans jamais réellement se rejoindre.
Cette différence de conception ne passait pas inaperçue auprès des proches de Raymond Devos. En revenant sur la personnalité de l’humoriste, Alain Slim avait notamment raconté le regard très critique qu’il portait sur Coluche, estimant que leurs approches étaient diamétralement opposées. Dans une interview accordée à Ma Télé en 2016, Alain Slim expliquait :
« Devos c’était un clown qui avait beaucoup de cœur, beaucoup d’âme, pas un « gag man » qui fait des gags gratuits. Quand on fait rire et que ça sort du cœur, c’est toujours bon. Si ça sort de plus bas, il disait que c’était moins bon. Il n’aimait pas du tout Coluche, il disait qu’il faisait de l’humour un peu facile, en-dessous de la ceinture. »
À travers ces propos, c’est toute une philosophie de l’humour qui transparaît. Là où Coluche misait volontiers sur la provocation, la satire sociale et les sujets qui dérangent, Raymond Devos privilégiait le travail du langage et une recherche permanente de précision dans l’écriture. Deux styles très différents, qui ont chacun marqué leur époque.
Ce perfectionnisme se retrouvait d’ailleurs dans sa manière de concevoir chacun de ses sketchs. L’humoriste n’hésitait pas à reprendre inlassablement ses textes jusqu’à obtenir le résultat qu’il recherchait. Toujours auprès de Ma Télé, un membre de la fondation Raymond Devos racontait à son sujet :
« Il était capable de récrire des pages et des pages. Pour le sketch du penseur par exemple, on a un manuscrit de 700 pages. 700 pages de ratures, de réécritures et de recommencements. »
Si leurs méthodes différaient profondément, Coluche n’en demeurait pas moins un immense travailleur de l’écriture. Derrière son image d’humoriste spontané, il peaufinait lui aussi ses textes afin de faire mouche auprès du public. Deux conceptions du métier, deux sensibilités et deux héritages qui continuent encore aujourd’hui de nourrir l’histoire de l’humour français.
