Par Elsa Girard-Basset | Journaliste web
Icône du rire populaire, Coluche a marqué plusieurs générations par son ton libre et provocateur. Dans les années 1970 et 1980, son humour frontal et engagé lui a valu une immense popularité auprès du public. Pourtant, dans le milieu artistique, tous ne partageaient pas cet enthousiasme. Certains, au contraire, se montraient beaucoup plus réservés, voire franchement critiques à l’égard de son style.
Figure majeure de l’humour français, Raymond Devos incarnait une approche radicalement différente du comique choisi, dans un tout autre registre, par Coluche. Maître du langage et des jeux de mots, Devos privilégiait une écriture ciselée, loin de la provocation directe.
Cette opposition de styles s’est traduite par une forme d’incompréhension, comme l’a rapporté Alain Slim, proche de Devos, dans une interview accordée à Ma Télé en 2016. Dans ce témoignage, il évoquait sans détour le regard que portait le maître sur son contemporain, soulignant une critique profonde de son humour :
« Devos c’était un clown qui avait beaucoup de cœur, beaucoup d’âme, pas un « gag man » qui fait des gags gratuits. Quand on fait rire et que ça sort du cœur, c’est toujours bon. Si ça sort de plus bas, il disait que c’était moins bon. Il n’aimait pas du tout Coluche, il disait qu’il faisait de l’humour un peu facile, en-dessous de la ceinture. »
Une prise de position tranchée, qui reflète autant une divergence artistique qu’une conception différente du rôle de l’humoriste. Là où Coluche misait sur l’impact immédiat et la satire sociale, Devos défendait une exigence de langage et une certaine forme d’élégance dans le rire.
Ce perfectionnisme faisait d’ailleurs partie intégrante de la méthode de travail de Raymond Devos. Selon un membre de sa fondation, l’artiste consacrait un temps considérable à l’écriture, n’hésitant pas à retravailler inlassablement ses textes :
« Il était capable de récrire des pages et des pages. Pour le sketch du penseur par exemple, on a un manuscrit de 700 pages. 700 pages de ratures, de réécritures et de recommencements. »
Pour autant, réduire Coluche à un humoriste instinctif serait simpliste. Derrière son image provocatrice, l’acteur de Tchao Pantin travaillait lui aussi ses textes, s’inspirant du quotidien et des échanges pour construire des sketchs percutants. Deux démarches différentes, mais une même exigence de faire réagir et réfléchir.
Avec le recul, cette opposition entre Raymond Devos et Coluche illustre la richesse du paysage humoristique français. Deux visions du rire, deux sensibilités, qui continuent encore aujourd’hui d’influencer artistes et spectateurs, témoignant de la diversité d’un art en perpétuelle évolution.
